Pesticides : des Canadiens fichés par une firme avec l’argent de Washington
Pour mettre en échec les détracteurs des pesticides, la firme américaine v-Fluence a collecté des informations compromettantes, durant des années, sur des personnes « critiques » : l'infidélité d'un scientifique, la dépression de sa femme, l'accident de voiture provoqué par un agronome, les prénoms de ses enfants...
Près de 500 personnes gênantes pour l'industrie ont ainsi été fichées, dont vingt Canadiens, dévoilent Radio-Canada et un collectif de médias mené par Lighthouse Reports.
Les fiches ont été rendues accessibles à plus de 1000 membres d’un réseau social privé baptisé Bonus Eventus
, ce qui signifie résultat favorable
, en latin. C'est aussi le nom d'une divinité romaine de l'agriculture.
Interrogée pour cette enquête, la firme v-Fluence explique que l'objectif de la plateforme est de remédier aux informations erronées ou trompeuses
qui circulent au sujet des pesticides.
Le média d'investigation Lighthouse Reports a obtenu des documents internes de l’entreprise, y compris les fiches de personnes ciblées.
Il a transmis les fichiers à Radio-Canada et à d’autres médias internationaux tels que Le Monde, de la France, The Guardian, de la Grande-Bretagne, Africa Uncensored, du Kenya et ABC News, de l'Australie.
Les fiches ont été effacées de la plateforme en raison de l’enquête du collectif de médias. La firme v-Fluence craignait de devoir payer les conséquences de poursuites judiciaires de la part de personnes fichées, même si elle affirme que les revendications juridiques des activistes n'étaient pas étayées
.
Un accès au gouvernement américain
Nous avons découvert que plus de trente fonctionnaires américains ont pu avoir accès aux fiches, relevant surtout du département de l'Agriculture. L'USDA reconnaît avoir fait affaire avec v-Fluence lors de la première administration de Donald Trump, mais elle affirme avoir cessé ensuite.

Logo de l'USDA.
Photo : USDA
Parmi les 20 Canadiens fichés se trouve Anne Minh-Thu Quach, ancienne députée fédérale du NPD de 2011 à 2019.
Quand elle siégeait au Parlement canadien, elle avait réclamé l’étiquetage des organismes génétiquement modifiés (OGM) et présenté un projet de loi pour favoriser l’achat des aliments locaux.
C’est grave, c’est très grave
, dit-elle lorsque nous lui présentons sa fiche. J’associe ce registre-là à une tentative de stratégie d’intimidation de la part des lobbys.
C’est alarmant de voir que parmi les clients de ce registre-là, il y a des fonctionnaires du gouvernement américain. Ils se servent de ces informations pour faire quoi? Pour faire taire les scientifiques, les journalistes, les députés qui pourraient nuire à l’industrie agroalimentaire? Je ne vois pas d’autre objectif que ça.

Anne Minh-Thu Quach, ex-députée du NPD de 2011 à 2019.
Photo : Radio-Canada
Par respect pour la vie privée, Radio-Canada ne donne pas de détails sur les fiches des personnes, que nous présentons plus loin dans cet article. Nous pouvons toutefois dire que celles des Canadiens étaient plutôt élémentaires, contrairement à d'autres.
Par exemple, la fiche d'un scientifique britannique qui étudie l’incidence des pesticides sur la santé indique que sa femme s’est enlevé la vie, après 23 ans de lutte contre la dépression et la schizophrénie qu’elle traitait par la méditation transcendantale
et qu'en raison de sa maladie, ils n'ont pas eu d'enfants
.
En plus de donner des éléments pour répliquer aux arguments antipesticides des personnes visées, plusieurs fiches dévoilaient leur numéro de téléphone cellulaire, leur adresse personnelle, une estimation de la valeur de leur maison ou encore la profession des membres de leur famille.
L’ex de Monsanto à l'origine de v-Fluence s’explique
Le président et fondateur de v-Fluence est Jay Byrne, un ancien directeur de la communication de Monsanto, producteur du glyphosate, l’un des pesticides les plus vendus dans le monde.
Sa petite société d’une vingtaine de salariés a vu le jour en 2001. Elle se spécialise dans les conseils aux firmes agro-industrielles et la gestion des réputations et a son siège à Saint-Louis, au Missouri.
Parmi ses différents mandats, v-Fluence reconnaît avoir documenté les positions des parties prenantes, leurs sources de financement, leur influence, leurs tactiques et d'autres éléments de contexte
.
Nous fournissons ce contexte par l'intermédiaire d'un wiki [site web collaboratif] contenant des articles sur les parties prenantes et les sujets. Ce wiki est accessible à tous les membres de notre réseau qui participent à la création et à l'enrichissement de ces articles.
Pour accéder à la plateforme Bonus Eventus, il faut être recommandé ou invité par un membre.

La page d'accueil du réseau social privé Bonus Eventus laisse peu de doutes sur la présence de renseignements sur des personnes ou des groupes « critiques ».
Photo : Radio-Canada / Capture d'écran
Jay Byrne ajoute que la firme met les informations à la disposition de tous nos clients, partenaires et d'un réseau étendu d'universitaires indépendants, de scientifiques, d'organisations non gouvernementales, de journalistes et d'autres personnes intéressées et expertes dans les domaines sur lesquels nous travaillons
.
Notre organisation ne se livre à aucune activité de sensibilisation, de lobbying ou autre activité connexe contraire à l'éthique, illégale ou autrement inappropriée.
Une collecte en partie financée par le gouvernement américain
En 2020, le département de l’Agriculture a signé un contrat avec le White House Writers Group (WHWG), une firme de conseils en communication fondée par d'anciens rédacteurs de discours de la Maison-Blanche avec un accord d'achat global pouvant aller jusqu'à 5 millions de dollars.
Le mandat du WHWG était de promouvoir des politiques de développement favorables au marché et protechnologies
, au moment où l'Union européenne envisageait de réduire l'usage des pesticides.
WHWG a sous-traité une partie des activités à v-Fluence, qui a garanti à l’administration américaine l’accès à la base de données Bonus Eventus.
Interrogé, le département américain de l’Agriculture précise qu'une seule commande a été passée
, sous la première administration de Donald Trump, et qu'aucune commande n’a été passée sous Joe Biden. Finalement, seuls 50 000 des 5 millions $ auraient été dépensés.

Logo de l'Agence des États-Unis pour le développement international.
Photo : USAID
Aussi, de 2013 à 2019, v-Fluence a reçu 407 000 $ de fonds publics américains par le biais d'un contrat de sous-traitance avec l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), une organisation non gouvernementale qui gère une initiative du gouvernement américain visant à introduire des cultures génétiquement modifiées dans des pays d'Afrique et d'Asie.
Qui sont les membres de Bonus Eventus?
Parmi le millier de membres qui avaient accès aux fiches se trouvent beaucoup de lobbyistes, par exemple 75 personnes employées de CropLife, qui représente les intérêts de géants de l'agrochimie comme Bayer (qui a racheté Monsanto en 2018) ou Syngenta.
On trouve des cadres de l’industrie, des blogueurs favorables, mais aussi des universitaires, dont les recherches sont souvent financées par l’industrie.
On remarque aussi la présence de personnes ayant siégé comme experts à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), des membres du GIEC de la biodiversité, du service australien d’homologation des pesticides, de l’Autorité européenne de sécurité des aliments ou encore du ministère de l’Agriculture du Kenya.

Un agriculteur de la Serbie prépare un épandage de pesticides.
Photo : Getty Images / Nes
Plus de 60 nationalités sont représentées parmi les membres. Les Canadiens (43) sont les plus présents après les Américains (450).
Parmi les Canadiens, on trouve une douzaine d'employés de lobbys, surtout de CropLife et 11 professeurs actifs ou retraités d'universités canadiennes. Nous en présentons certains plus loin dans cet article.
Est-ce légal?
La collecte d'informations personnelles sur les personnes qui s'opposent à l'industrie va bien au-delà des efforts de lobbying habituels
, estime Dan Antonowicz, professeur associé à l'Université Wilfrid Laurier, au Canada, qui effectue des recherches et donne des conférences sur la conduite des entreprises. Selon lui, il y a beaucoup de raisons de s'inquiéter
.
On ne peut pas collecter des renseignements personnels à n’importe quelle fin
, explique Pierre-Luc Déziel, professeur à la Faculté de droit de l'Université Laval.
En droit québécois et canadien, il faut un objectif sérieux et légitime
, rappelle-t-il. Et, discréditer ou porter préjudice, ce n’est pas une finalité légitime et sérieuse en droit québécois et en droit canadien
.

Pierre-Luc Déziel est professeur de droit à l’Université Laval et spécialiste en protection du droit à la vie privée.
Photo : Université Laval
Même lorsque les informations sont déjà accessibles publiquement, le consentement des individus en question est nécessaire, dans certains cas, selon le juriste. Et l’aspect privé de la plateforme ne soustrait pas ses auteurs aux lois.
Ce n’est pas parce que ce sont des informations qu’on trouverait déjà sur Internet (par exemple les réseaux sociaux) ou déjà publiques qu’on peut collecter ces informations et en faire ce qu’on veut.
Les autres Canadiens fichés
Nous avons trouvé une fiche sur Thierry Vrain, chercheur pour Agriculture Canada durant 30 ans, expert en biologie du sol et en génie génétique.
Après sa carrière, il a continué d’étudier le lien entre le glyphosate et les allergies au gluten.

Le biologiste Thierry Vrain lors d'une conférence
Photo : Facebook/Thierry Vrain
Ça ne me surprend pas que l’industrie chimique fasse ça
, dit Bruce Lanphear, professeur de sciences de la santé à l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, après que Radio-Canada lui a montré sa fiche.
Ce qui le choque, en revanche, c’est qu’il y ait eu du financement public américain.
M. Lanphear étudie l’impact de pesticides et d’autres toxiques sur le développement du cerveau des enfants et sur la santé humaine en général. Dans sa fiche, il est écrit : Profession : activiste
.
De nationalité américaine, le professeur affirme avoir déjà subi des pressions de lobbyistes lorsqu’il menait ses activités aux États-Unis. Avant de se réfugier
au Canada, il dit qu'il s'est retrouvé exclu à la suite de ces pressions de trois différents comités pendant l’administration de l’ancien président américain Georges W. Bush.

Bruce Lanphear, professeur de sciences de la santé à l’Université Simon Fraser.
Photo : Radio-Canada
En 2023, Bruce Lanphear avait démissionné de son poste de coprésident du Comité consultatif scientifique qui conseille Santé Canada sur ses décisions en matière de pesticides. Il dénonçait, entre autres, l'influence de l'industrie agrochimique et les failles du système d'autorisation des pesticides du Canada.
L’industrie est trop impliquée dans la façon dont on approuve les pesticides au Canada, dit-il.
Quand un gouvernement et l’industrie travaillent trop proche, ça signifie que les agences de régulation vont échouer à protéger la santé des Canadiens et des Américains.
La fiche de Bruce Lanphear est truffée d’erreurs de même que celle de Matthew A. Schnurr, professeur à l’Université Dalhousie, à Halifax. Il y mène des recherches sur le potentiel de nouvelles biotechnologies en agriculture pour lutter contre la pauvreté et la faim des fermiers africains.
Sa fiche l’a vieilli de huit ans et v-Fluence lui donne le titre de sociologue alors qu’il n’a jamais suivi de cours de sociologie. C’est remarquablement bâclé
, constate-t-il.
C’est la première fois de ma vie que j'apprends qu’un fichier secret a été constitué sur moi, je trouve ça un peu troublant d’un point de vue personnel, confie-t-il. D’un point de vue professionnel, je trouve ça désolant de voir que des recherches scientifiques rigoureuses sont déformées comme de la propagande.
Nous vivons dans un monde où il y a une érosion de la confiance envers la science et l’expertise
, déplore-t-il.

David Suzuki, militant écologiste et généticien, au Québec en 2019.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
David Suzuki, généticien, animateur et militant écologiste a aussi sa fiche dans Bonus Eventus. Cela ne me surprend pas
, affirme-t-il. Cela fait partie du programme des entreprises de faire taire les critiques qui osent soulever des questions.
En plus de ces personnes, 49 organisations canadiennes sont fichées, comme Vigilance OGM, Union paysanne, Action cancer du sein du Québec ou encore Manitoba Hydro.
Des membres de Bonus Eventus ignoraient l'existence des fiches
La plupart des titulaires de compte interrogés pour cette enquête disent s’être simplement inscrits à un service de revue de presse et assurent ne pas participer aux activités de ce réseau et ignorer l'existence des fiches.
Michael Deyholo, chercheur en génétique et génomique des plantes à l’Université de Colombie-Britannique se souvient de s’être inscrit, lors d’une conférence il y a une dizaine d’années, à une sorte de base de données d’articles sur les biotechnologies, mais il dit ne pas l’avoir consultée depuis au moins cinq ans et affirme ne jamais y avoir consulté d’informations personnelles.
Je n'ai eu aucun contact avec le réseau en dehors de la lettre d'information
, nous répond Brian Ingalls, un professeur de mathématiques appliquées à la biologie de l’Université de Waterloo qui fait lui aussi partie des 43 membres canadiens.
Keith R Solomon, professeur à l’École des sciences de l'environnement de l'Université de Guelph, affirme lire des articles scientifiques ou de médias relayés sur la plateforme, mais pas les fiches avec des informations personnelles.
Jonas Lafave était étudiant à la maîtrise à l'Université Queen’s lorsqu’il s’est abonné à un flux d’articles, il y a environ quatre ans.
Je suis choqué d'apprendre que Bonus Eventus possède une telle base de données. Je ne leur aurais pas permis de conserver mes données si j'avais su qu'elles seraient utilisées de cette manière.
Trevor Charles, directeur du Waterloo Centre for Microbial Research de l’Université de Waterloo, nous a répondu qu’il n’avait pas de commentaires à faire.
D'autres membres n'ont pas répondu à nos questions, malgré plusieurs relances. C'est le cas de Stuart Smith, de l'Université de Saskatchewan, qui est professeur associé à la Chaire d'innovation agroalimentaire, financée par l'industrie.
Pas de réponses, non plus, de Joe Schwarcz, spécialiste de la chimie alimentaire et directeur du Bureau pour la science et la société de l'Université McGill.
CropLife va mener un examen sur la question
Le lobby CropLife Canada reconnaît avoir utilisé Bonus Eventus, mais uniquement à des fins de veille médiatique
, pour se tenir au courant des nouvelles sur les questions d'alimentation et d'agriculture et des événements de l'industrie au Canada et dans le monde entier.
Mais CropLife ne reconnaît pas avoir utilisé les fiches personnelles. La directrice des communications de CropLife International, Virginia Lee, dit que toute question soulevée au sujet d'un prestataire de services est préoccupante
.
Nous nous imposons, ainsi qu'à nos fournisseurs, les normes professionnelles les plus rigoureuses. Nous examinons les questions qui ont été soulevées.

Le lobby compte une cinquantaine de membres, dont Bayer, Syngenta, BASF, Corteva, Cargill ou encore Sollio Agriculture (ex-coop fédérée).
Photo : CropLife Canada
De son côté, l'entreprise Bayer affirme qu'il n'y a aucune indication que des employés actuels de Bayer utilisent la plateforme
.
Nous avons toutefois trouvé dans le registre une trentaine de personnes associées à Bayer, dont une employée canadienne. Il s'agit de Cami Ryan, chargée des Affaires industrielles et du développement durable chez Bayer Canada.
Contactée par Radio-Canada, elle assure ne pas avoir utilisé la plateforme Bonus Eventus depuis qu'elle s'y est inscrite en 2015 ou 2016, en tant que défenseure de la science dans l'agriculture
.
Je ne connais pas le contenu, le format ou la structure de la plateforme actuelle
, affirme-t-elle.
Des experts de l'ONU pris pour cible
Nous avons également trouvé une fiche avec des informations personnelles et l’adresse des rapporteurs spéciaux des Nations unies sur le droit à l’alimentation et les substances toxiques de 2014 à 2020, les Turcs Hilal Elver et Baskut Tuncak.
Lors de leur mandat, ils avaient proposé qu’un nouveau traité international réglemente et bannisse, à l'échelle mondiale, l’usage des pesticides dangereux en agriculture
, soulevant des préoccupations sur les risques de cancers, de maladies d’Alzheimer et de Parkinson, de dérèglement hormonal, de troubles du développement et de problèmes de fertilité causés par l’exposition chronique aux pesticides
.
Lorsque nous lui présentons sa fiche, Mme Elver est abasourdie. Selon elle, le gouvernement américain devrait plutôt financer de la recherche pour connaître exactement les impacts de l’agriculture industrielle et des pesticides sur la santé des gens et les écosystèmes
.
Avec la collaboration de Geneviève Gagné et d'Aude Garachon
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